coeur de pierre..

Lorsque la rumeur s’empare d’un endroit, ne subsiste à travers elle que l’élément le plus fort, l’évidence la plus tenace aux attaques du raccourci. De toutes les images, de tous les exposés que Fontainebleau alimente, émerge, au propre comme au figuré, le même trésor : ses rochers.

Brocéliande, forêt magique de Bretagne, est indissociable du schiste rouge et du granite ; Fontainebleau, elle, est née du grès. Nul bâtisseur, nul architecte n’a conçu de si gigantesques fondations : la forêt de Fontainebleau repose sur un véritable océan de pierre, dont les strates de surface atteignent parfois 60 m d’épaisseur ; bien plus profond s’étendent des couches de marbre de plus de 30 m. Le grès n’est pas une roche comme les autres : fille du sable qui, sous de formidables pressions, se concentre et se cimente, elle scintille de mille et un diamants de quartz. Le vent et les pluies, à force de travaille, révèlent et façonnent les rochers qui sommeillaient là, depuis des millénaires.

Leur peau est douce au toucher, presque agréable à caresser ; leurs contours sont paisibles, sans éperons saillants ni arêtes tranchantes ; leurs formes innombrables inspirent aux hommes les bestiaires les plus fous, les histoires les plus incroyables. À Fontainebleau le grès est partout où le regard se pose, tantôt lutin pointant le nez à travers les fougères, tantôt géant dominant les arbres. Certains blocs, à peine émergés de leur mer de sable, semblent jeter un œil septique sur ce monde étrange qu’ils hésitent encore à rejoindre.

Seuls les arbres vivent assez pour voir pousser ces champignons de pierre ; durant notre courte existence, les rochers nous semblent immobiles et éternels. Le règne animal, auquel nous appartenons, est des plus éphémères ; la longévité des arbres se compte en siècles, celle des roches en millions d’années. Aucune commune mesure entre ces trois rythmes. C’est peut-être pour cette raison que Fontainebleau nous fascine : c’est un carrefour du temps où trois univers se fondent en un seul, un même espace où cohabitent l'infinie lenteur du minéral, la rassurante persistance végétale et le souffle rapide de nos vies.

 

Les enfants, bien plus que les adultes, sont particulièrement sensibles à la présence des roches. Aller dans les bois, c’est bien ; mais aller « dans les rochers » est une véritable fête ! Quel est donc ce charme qui transforme des morceaux de pierre en compagnons de jeux ? Comme si la masse inerte et dure du grès était plus chaleureuse que les plantes ou l’air douceâtre des sous-bois.

Une tribu, bien particulière, de « grandes personnes » détient peut-être la réponse : qu’il pleuve, qu’il vente, ou que la chaleur soit écrasante, la passion de la varappe est plus forte que tout. Les fanas de l’escalade sont pareils à ces enfants, ivres de plaisir sitôt qu’ils agrippent la roche. Les non-initiés ont peine à imaginer cette étrange motivation, qui vous ferait faire des kilomètres pour monter sur un gros caillou. Fontainebleau est l’un des plus fabuleux site en la matière. Au début du siècle, les plus grands noms de l’alpinisme venaient s’y entraîner. John Hunt, vainqueur de l’Everest, était un inconditionnel de Fontainebleau. Pierre Allain, fondateur des « Bleausards » et inventeur des chaussons d’escalade, prépara dans la forêt sa célèbre ascension de la face nord des Drus. En 1937, un ancien membre de l’expédition française en Himalaya, Jacques Daim, se tua à la Dame Jouanne.  Aujourd’hui encore, la passion est là et rassemble des milliers de personnes chaque week-end, dans les différents « bons coins » de la forêt. Pour eux, les rochers sont bien plus qu’un support ; ils provoquent une sorte d’appel, une incitation irrésistible à communier. L’escalade devient alors un langage, une approche à la fois technique et esthétique, comme la danse ou la peinture, un art naturel où le corps tout entier participe à l’achèvement de l’œuvre. Bien sûr, l’objectif est souvent d’arriver au sommet. Mais ce qui compte avant tout, c’est la façon d’y arriver. À Fontainebleau, la difficulté n’est pas de vaincre son vertige ou d’atteindre des altitudes exaltantes ; seule la beauté et la qualité du geste sont importants. Les meilleurs grimpeurs ne sont pas les plus musclés ou les plus endurants, mais ceux qui comprennent la logique du rocher, qui s’adaptent à ses reliefs, à ses difficultés, qui ajustent au mieux leurs efforts en fonction des prises disponibles. C’est un enjeu d’harmonie. Le rocher n’est pas un obstacle, mais un professeur. Il ne s’agit pas de se dépasser, mais d’apprendre à se connaître soi-même, profondément, seule condition pour que l’insurmontable devienne plaisir et réussite.

Les roches sont chères à tous ces gens parce qu’elles leur apportent des réponses sur eux-mêmes. Les enfants sont justement remplis de questions...