foret symbolique

Lorsque la conscience de l’homme s’est éveillée, elle n’a trouvé que la nature tout autour d’elle. L’expérience directe de ce monde, où la forêt protectrice et nourricière tenait une place essentielle, a joué un rôle déterminant dans la construction de notre esprit. Nos idées sur le temps et l’espace, ainsi que notre place dans l’univers, ne peuvent être comprises qu’en rapport avec le royaume sauvage : chacune de ses facettes nous évoquait une manifestation particulière de l’énergie divine. La forêt a forgé nos premiers mythes, nos premières peurs et nos premiers dieux.  La « Mère » universelle, matrice de toute vie, fut d’abord la personnification de la terre et des forêts : de la Dana des Irlandais à la Neith des Egyptiens, en passant par la Brigantia des Gaulois, toutes en furent l’incarnation primitive.

Les premières tribus indo-européennes, dont nos ancêtres celtes sont directement issus, considéraient que toutes les formes de vie étaient permutables : les représentations du dieu assyro-babylonien Tammouz, par exemple, mêlaient des formes humaines, animales, et végétales. Des images du « Père-arbre » apparaissent dans de très nombreuses cultures occidentales : c’est un puissant symbole de fertilité qui représente l’énergie masculine imprégnant et vivifiant la Terre. Parfois appelée l’Homme vert, cette figure prend, selon les peuples, de multiples apparences ; la plus connue est celle de Pan, le dieu grec mi-humain mi-chèvre cornue… L’homme n’est qu’un des constituants de la nature, et non son maître. Les grandes forêts primitives qui recouvrent alors une grande partie du continent européen imprègnent profondément l’inconscient collectif. Ce n’est pas une simple configuration paysagère, encore moins un écosystème étranger, c’est la plus concrète matérialisation de la vie, du sacré, de la magie et des éléments de notre subsistance. La forêt nourrit, fournit matériaux de construction, de chauffage, elle soigne, cache, protège, met à l’épreuve, et confronte l’homme à l’inconnu, au mystérieux, à la peur, à la mort, révèle le courage, la bravoure, l’intelligence, la faiblesse, l’orgueil, et le péché… Bien que les croyances primitives aient été souvent remplacées depuis par des panthéons plus complexes, les mythes et les symboles liés au monde forestier sont restés prédominants dans toutes les civilisations. Leurs significations sont souvent semblables, quelqu’en soit le pays d’origine. Ainsi, l’Arbre de Vie, présent dans presque toutes les traditions, symbolise, dans le christianisme moderne, la Vierge Marie, qui enfanta Jésus, « le fruit de ses entrailles ». Le Jardin, représentation domestiquée de la forêt originelle, est une image universelle de la félicité et symbolise à la fois l’organe sexuel de la femme, le principe féminin, l’amour charnel et l’amour mystique, qui n’éclot qu’au centre le plus intime de l’âme.

Au centre de la forêt fut l’arbre. L’arbre est un des symboles les plus puissants de l’humanité. Il représente la vie en perpétuelle évolution, l’ascension vers le ciel, l’union des éléments, le lien entre les trois niveaux du cosmos (souterrain, terrestre, supérieur) et l’axe du monde autour duquel l’univers tout entier est organisé. Dans ne nombreuses cultures, les arbres étaient supposés être chargés d’énergies sacrées que les hommes pouvaient mettre à leur service et qui leur donnaient accès à d’autres niveaux de réalité. Le culte des arbres, ou des divinités qu’ils personnifiaient, était autrefois pratiqué dans toutes les civilisations, et certaines des significations avaient souvent valeur universelle : les arbres à feuilles persistantes ont toujours, et partout, représenté longévité et immortalité, tandis que les arbres à feuilles caduques figuraient la mort suivie d’une renaissance. Chacun de ces symboles signifiant d’une manière différente la continuité de la vie. Parallèlement à cette symbolique générale, chaque peuple donnait à une ou plusieurs espèces d’arbres une place particulière dans sa mythologie. Le chêne fut vénéré dans toute l’Europe du Nord, alors qu’en Egypte le tamaris était consacré à Osiris ; en Grèce le sureau symbolisait Pan, le laurier Apollon, l’amandier Zeus et le cyprès des divinités infernales… En Chine, les arbres poussant près des tombes et des temples étaient protégés parcequ’ils abritaient les esprits des morts et des dieux. Les arbres étaient aussi fréquemment associés à des maladies spécifiques et crédités du pouvoir de les guérir. Le tremble dont les feuilles s’agitent sans cesse soignait certaines fièvres ; le noisetier (coudrier) était employé par les druides comme support d’incantation, et, dans l’Europe médiévale, se transformait en baguettes de sourciers.

Mais notre fascination ancestrale pour l’arbre va bien au-delà de ces propriétés médicinales ou d’associations mythologiques ponctuelles. Il est la synthèse quasi parfaite de toutes les dimensions, de tous les concepts. Dressé au centre du Jardin d’Eden, l’Arbre de Vie a pour sève la rosée céleste et symbolise l’harmonie suprême ; il porte sur ses branches dix ou douze fruits, récompenses du développement spirituel, parmi lesquelles figurent l’amour, la sagesse, la vérité et la beauté. Ces fruits sont des manifestations du soleil et confèrent l’immortalité à ceux qui les mangent. Cet arbre fut souvent représenté à l’envers. L’arbre renversé exprime l’idée que c’est du soleil, de l’esprit divin, que tous les êtres reçoivent la vie, et non de la Terre ; dans la tradition hébraïque de la Kabbale, l’Arbre de Vie porte les dix sephiroth (attributs de Dieu), il est renversé, et ses racines plongent dans la lumière.  L’Arbre du Monde, avec ses racines entourant la Terre et son feuillage se déployant dans le ciel, incarne le devoir d’ascension spirituelle de l’humanité, qui doit s’élever jusqu’au royaume subtil de l’esprit. Yggdrasil, une de ses représentations germano-nordique, est axe du monde et source de toute vie, de tout savoir et de tout destin, plus grand que les dieux et plus fort que la mort. L’Arbre de la Connaissance, lui, est symbole de dualité : il apporte la conscience du bien et du mal, et plonge l’homme dans l’univers des opposés, des choix et de la responsabilité.

Mille et une autres créatures végétales peuples nos forêts. A l’état sauvage, plantes et fleurs sont aujourd’hui considérées comme de mauvaises herbes ou des broussailles indésirables qui parasitent nos belles futaies domestiquées. L’ancien monde y voyait plutôt une manifestation du paradis originel et du sacré. Les plantes poussent meurent et renaissent bien plus vites que les arbres ; aussi les anciennes civilisations y virent la manifestation d’un cycle divin ininterrompu, alimenté par l’énergie vitale d’une divinité. Chaque espèce végétale avait son dieu ou son géni attitré (comme les Devas) : il avait tout pouvoir sur sa plante et veillait à son développement, à la manière d’un jardinier spécialisé. Qu’une fleure vienne à faner subitement, qu’un champignon surgisse en une nuit, c’était à coup sûre le résultat de l’action magique d’un Deva. Dans l’ancienne chine taoïste, les champignons étaient la nourriture des immortels, tandis qu’en Europe ils abritaient elfes, lutins ou farfadets… Ils symbolisaient également la fertilité et la puissance sexuelle. Les vertus médicinales de certaines herbes leur octroyèrent une grande valeur symbolique. Le gui, cher à nos ancêtres gaulois, était « celui qui guérit tout » : ni arbre, ni arbuste, n’ayant pas de racines dans le sol, c’était un symbole éminemment féminin, bénéficiant d’une relation particulière avec le ciel et la vie éternelle. D’autres plantes avaient une signification liée à leur apparence ou à certaines propriétés gustatives. La mandragore, avec ses racines évoquant la forme du corps humain, fut longtemps considérée comme une plante curative ; ses bienfaits se révélaient seulement lorsqu’elle avait été savamment dosée (elle contient de dangereux hallucinogènes) et c’était l’ingrédient principal de nombreuses potions magiques. La rue, le romarin et le thym représentent respectivement le repentir, la mémoire et la pureté : la première est amère comme le regret, le deuxième répand une odeur persistante comme un souvenir, et le troisième était censé purifier le goût des aliments. L’aubépine, et par la suite sa descendante la rose, fut la fleure de prédilection des fées ; elle est associée au secret, à la lumière et à l’amour. Sa couleur rouge symbolise aussi le saint graal qui recueillit le sang du Christ.