Portrait d’un arpenteur de paysages

Généralement mystérieux, secret, habillé simplement, le regard toujours un peu ailleurs, le photographe de paysages, dit « petit rat des champs », passe souvent inaperçu au premier abord. Sa spécialité conduit fort peu aux exubérances auxquelles se livrent volontiers ses cousins des villes, branchés de la pub et autres manitous de la mode. D’un naturel solitaire, autonome ou essayant de l’être, il ne se lasse pas de mettre son nez dehors, là où personne ne va, aux heures où personne n’est levé, ou lorsque tout le monde est rentré ; toujours à contre pied de l’humanité, il se délecte de ne jamais faire comme les autres… !   Pourquoi « il » et non « elle » ? Force est de constater que l’espèce est très largement dominée par les mâles, qui semblent, pour des raisons encore méconnues, constituer 80% des effectifs. Le corps scientifique est sceptique et ne donne que des explications contradictoires : d’aucun prétendent que les grands espaces sauvages seraient moins propices à l’épanouissement des femmes, d’autres affirment que c’est avant tout la propension à fuire les problèmes du quotidien qui favorise la surreprésentation masculine… Toujours est-il que la population est aujourd’hui stagnante, voire en régression sous certaines latitudes. Les qualités requises ne sont plus en vogue : une extrême attention générale, une recherche permanente de magie dans chaque parcelle visible, de la patience, une grande faculté d’oubli de soi, la volonté de toujours aller voir un peu plus loin, découvrir ce qui se cache derrière les choses, l’oubli de la fatigue physique, le goût de la marche, du silence, le respect de toute chose vivante et inanimée. Et pour couronner le tout, la perspective de ne pas devenir riche avant deux ou trois siècles lorsque l’idée saugrenue d’en faire son métier a pris le dessus.

De temps à autre, au hasard d’une forêt ou d’un marécage, l’arpenteur de paysages perturbe la quête d’un spécimen encore plus étrange que lui, le photographe animalier. Sans s’arrêter, un regard, un simple hochement de la tête, ils se sont déjà tout dit ; leurs deux mondes n’en font qu’un.

Lorsque, contraint et forcé, le paysagiste doit retourner à sa base, livrer ses précieuses pellicules aux chimistes, c’est bien souvent la mort dans l’âme, mais le ventre ravi de retrouver quelques plats consistants. A l’instar du marin au long court, nombre d’entre eux ont, sinon une épouse, du moins une compagne qui les attend au port. Cette femme d’exception fait non seulement bouillir la marmite, mais se trouve souvent à l’origine de ce qu’il y a dedans. En effet, le grand coureur des plaines se préoccupe généralement peu des basses contingences matérielles dont il dépend. Le temps infini qu’il passe au dehors ne profite guère à son foyer ou à sa famille. Les plus chanceux, et le mot est faible, trouvent parfois une partenaire de terrain qui les accompagne dans leurs périples, sans se plaindre et silencieuse, bref une sainte ou une inconsciente, c’est selon... !  Contrairement à beaucoup d’autres photographes, l’amateur de paysages rechigne à exhiber sont matériel ; il aurait même tendance à le soustraire au regard des autres bipèdes. Pourtant, boîtiers, objectifs et trépied ne passent pas inaperçus : à fortiori lorsqu’il utilise ces engins d’un autre age que sont chambres et appareils moyens formats. Mais c’est plus fort que lui, c’est son jardin secret, sa cuisine… Et au fond, il considère que ce n’est pas l’essentiel. 

N’allez pas croire pour autant que le profil soit unique, nombre de différences et de variantes cohabitent. Les uns se spécialisent régionalement, les autres ne jurent que par l’exotisme d’horizons lointains, certains idéalisent la lumière, la tempête ou le bas vu d’en haut, bref chacun trouve sa voix. Une chose pourtant les relie tous : le besoin impérieux de capturer la beauté du monde.