reflexion sur la foret...

Fontainebleau, l’imaginaire désenchanté

 

Tout au bord du monde, la forêt aspire nos rêves. Une parenthèse végétale et obscure qui patiente à l’infini. Rien ne presse, la forêt invente le temps, le berce, l’enivre de silence. Une branche flotte sur un souffle ; ici le vent est mouvement. L’animal se cache, quelque part, au creux des ombres. La forêt donne corps à l’indicible, incarne l’absurde et l’improbable ; rien ne lui échappe, car toute chose y trouve sa forme, son origine et sa destinée...

Fontainebleau n’est pas vraiment de ces bois épais qui inspirent la crainte et le fantasme ; trop sage et trop ludique, elle s’enorgueillit d’un je ne sais quoi d’aristocratique. On y pique-nique, on y flâne les dimanches, on y exerce quelques talents et l’on y défoule le petit dernier avant les devoirs du soir.

Fontainebleau aurait-elle perdu son âme ?... Ailleurs, d’autres forêts plus discrètes se prêtent encore aux rumeurs ancestrales ; comme des portes dont les gonds rouillés résisteraient toujours aux tentatives d’ouverture. Les sylves bellifontaines, elles, sont grandes ouvertes ou presque ; quelques réserves biologiques tentent encore de se soustraire aux foules. Seuls les scientifiques sont habilités à visiter ces sanctuaires sauvages. Etrange. Là où subsiste un peu de mystère et d’inconnu, ce ne sont ni les poètes ni les petits enfants qui y sont invités, mais la gent cartésienne, formée pour exclure le rêve et la superstition. Le grand public se promène sous les futaies clairsemées, scrupuleusement entretenues,  on accède même au cœur des parcelles avec une poussette, à peine secouée par les chemins larges et lisses.

Le mystère et la magie s’habillent d’ombres et de sinuosités, d’obstacles et de trompe-l’œil ; pénétrer la forêt, c’est la toucher, l’écarter, se frotter à elle... Ce monde-là est un univers de court terme, d’immédiateté et d’absence d’anticipation : ne pas savoir où mène cette sente est la condition même de son attrait et de son appel. Une forêt qui s’ouvre est une forêt qui meurt. La forêt oblige quiconque à se mouvoir dans le présent, à se confronter à ce qui est ici et maintenant ; une confrontation nouvelle au temps et à l’espace, enfin consistant. Perdre ses repères et retrouver l’axe de soi au milieu du chaos. Le regard, emprisonné, compressé, ricoche sans pouvoir s’échapper et prédire : s’élance alors l’imagination. Comme un sonar, elle scrute les possibles, cherche les contours de l’après.

Fontainebleau se doit d’être lisible et rassurante : son succès incite aux aménagements, aux repères, à la normalisation.  Par-delà sa formidable diversité, elle s’extirpe de l’informe pour entrer dans le paysagisme. En traçant ses premiers sentiers, Denecourt crut initier le mystère, servir l’imaginaire : les rochers se faisaient monstrueux, les mares invitaient les fées, les arbres balisaient le temps... Fontainebleau était une histoire racontée aux promeneurs, où chaque élément tangible, chaque « curiosité » s’incarnait en anecdote. On s’enfonçait dans un conte vivant, une attraction de sable et de chlorophylle. L’illustre personnage ne se doutait probablement pas qu’il encourageait, en fait, le déclin accéléré du merveilleux : le sentier est la première coupure et la première barrière. En canalisant son cheminement, en sécurisant sa progression dans la forêt, l’homme commence à s’en extraire. La voie désigne son but et son origine, introduit la certitude familière d’être en terrain civilisé ; un prolongement du monde extérieur et qui entend le rester. Ne pas se mélanger, ne pas interférer, demeurer en dehors, à la lisière, juste au bord, être spectateur. Tout au plus entretient-on le fantasme d’une confrontation possible, mais rarement expérimentée : à la manière d’un zoo, le promeneur se confronte à l’illusion du monde sauvage en prenant grand soin de s’en « protéger », de dresser une frontière qui l’isole de cet autre si fascinant et si effrayant à la fois... Car lorsque l’imagination vagabonde désormais, c’est pour se gendarmer et se persuader de ne pas interférer avec le milieu visité : l’estimation du danger, le grand inventaire des risques encourus est devenu la marque des sages, le sceau d’une maturité intellectuelle à laquelle chacun aspire. Ogres et dragons ont laissé la place aux chutes de branches et autres terrains militaires ; l’imagination n’est plus matrice de créatures et scénarios fantastiques, mais garante d’inhibitions raisonnées. La forêt est un environnement accidentogène : un potentiel d’anicroches, d’interférences malheureuses, de configurations aléatoires. Elle nous est enseignée comme une bâtisse qui tend perpétuellement à s’effondrer : un entretien et une consolidation constante sont requis pour que l’édifice se maintienne en état. Forte de cette conception, notre imagination anticipe constamment les manifestations probables de cette irrémédiable déchéance ; tout tombe, pourrit, s’érode, se désagrège... Pour éviter le pire, il faut déblayer, nettoyer, ranger, aligner, homogénéiser, contrôler. Fontainebleau bénéficie de toutes les attentions, de tous les savoir-faire ; un savant dosage d’ordre et de spontanéité maîtrisée, alliant la griserie de l’immensité au confort d’un espace sous controle.

Mais Fontainebleau s’imagine surtout telle qu’elle fut : c’est là son dernier mystère. A l’instar de bien d’autres forêts, elle ne cesse de se référer à son passé. On évoque, le cœur remplie d’émotion, cet énorme chêne depuis longtemps foudroyé, en assurant qu’il n’y en eu pas de plus colossal  ; on s’émerveille de ces peintres illustres qui firent la grandeur d’une nature vierge et romantique que l’on contemple sur des toiles ; on exhume ces vieux ouvrages et ces photographies sépias, tout à fait banals en leur temps, et qui revêtent aujourd’hui les traits de pièces archéologiques à la mode ; on se plaît à revisiter quelques légendes locales, la plupart inventées de toutes pièces pour les touristes des villes... Le présent ne revêt plus aucune magie : l’imaginaire s’écartèle entre la nostalgie d’un paradis perdu et l’évaluation prudente des interactions futures.

Pourtant, au cœur des roches et des mares, baigné de fougères, on se surprend encore à s’oublier : la nature absorbe l’individualité, elle rompt cette solitude ancrée à nos vies d’êtres pensants, pour nous immerger dans une existence instantanée qui relie toute chose non humaine. La forêt n’est plus l’incarnation d’un inconscient collectif, le panthéon d’une mythologie codifiée, mais une chapelle privée, une chambre secrète que chacun visite dans l’intimité absolue ; on vient s’y dissoudre, y lâcher prise, abaisser sa garde... Naguère fief de toutes les peurs , l’univers forestier est aujourd’hui lieu de retraite et d’apaisement. Domestiqués, exsangues de prédateurs, les bois sont pareilles à des jardins. Il ne s’agit plus de les traverser au plus vite et d’y aiguiser sa vigilance, mais de savourer le plaisir d’être là, en terrain pacifié, sans lutte et sans crainte. La forêt est une amie qui compte désormais beaucoup d’amis ; ceux de la forêt de Fontainebleau s’organisent en comités, associations et autres clubs. Comme tous mouvements collectifs, ils se rassemblent autour d’activités communes et d’idées convergentes. Du balisage d’itinéraires aux inventaires scientifiques, en passant par la chasse à cours ou les expos photo, chaque groupe entretient un rapport utilitaire, artistique ou ludique avec la forêt. Il est question de défense, d’organisation, d’études, d’aménagements, de pédagogie et de bien d’autres missions, mais rarement d’imaginaire... Seuls quelques « conteurs » font recette en ce domaine : la demande est de plus en plus grande, les esprits sont en quêtes d’un lien, d’un retour vers une forêt incarnée. Les récits suppléent la perception désenchantée et factuelle du monde. Ne plus connaître et expliquer, mais croire et ressentir ; ne plus s’extraire et observer, mais s’impliquer et s’initier...!  A force de vouloir nous élever au-dessus de tout, nous avons perdu le lien primordial. Chaque pas vers notre complexe de supériorité nous isole un peu plus : le singe nu grelotte de solitude. Des années, des siècles de mobilisation de notre intelligence vers un seul but, une seule question :  COMMENT ?... La forêt a ainsi pris le statu d’écosystème, de régulateur climatique ou de fixateur des sols ; on cherche les interactions, les facteurs de dégradations, les processus de croissance ; on prévoit, on projette, on modélise ; pour comprendre, tout comprendre, et utiliser.

Aujourd’hui, le grand massif de Fontainebleau jouit d’un label de prestige : « Réserve de Biosphère ». Avec lui, la forêt prend du galon ; celui de concentré biologique remarquable au sein d’un monde lui-même décrit comme une « biomasse » sphérique (!)...  Mais à l’autre bout de la biosphère, des hommes ont encore des forêts sacrées ; elles accueillent les âmes des défunts, elles chuchotent des rêves aux chamans, elles abritent les animaux totems ; nul n’en viole l’intégrité ; elles sont dans le cœur de ces gens, dans leur vie, dans leurs rites ; elles équilibrent leur monde, et les accompagnent jusque dans la mort. Lorsque qu’un humain rencontre un arbre, il le touche, le contemple, l’embrasse (au sens propre), lui parle même parfois : il croit que cet arbre le ressent à son tour, et qu’il lui accordera un peu de sa force vitale, puisée dans le ciel et la terre. Dans cette forêt, tout a un sens, tout est signe et symbole. Archaïsme ? Ignorance ? Superstitions primitives ? Peut-être bien... Mais au plus profond de nous s’enracinent des notions bien plus primitives encore : l’amour, le bien, le mal, le sens de la vie, la peur du néant. La forêt est tout cela à la fois ; une réponse originelle, incontournable et fascinante. Et qu’avons-nous fait de cette clef, de ce miroir dans lequel nous pouvions contempler notre âme ? Une entité végétale, un stock, une esclave, un habillage, une aire de détente, un paysage...

Fontainebleau s’éveille, engourdie dans le rythme gris de l’hiver ; elle nous regarde passer, se plie à nos caprices et nous interroge : que fais-tu de ta vie petit homme, que fais-tu de tes rêves... quand me laisseras-tu te parler à nouveau ?...  Les beaux jours reviendront, et avec eux les tables de pique-nique ; d’autres progresseront en grappe de sacs à dos sonores ; quelques centaures profiteront des chemins souples pour y imprimer leurs fers ; des couples épris joindront leurs lèvres sous les frondaisons. Chacun vivra sa petite histoire, sa parenthèse de joie. Du temps bien dépensé, on ne s’ennuie jamais en forêt. Mais à condition d’y faire quelque chose, ou de ne pas y être seul(e) ; la solitude ne s’y conçoit raisonnablement que dans le cadre d’une activité sportive, à la rigueur artistique. Sans VTT ni pinceau, le cas s’aggrave : il ne peut s’agir que d’un homosexuel en vadrouille, d’un satyre ou d’une dépressive... La confrontation solitaire avec la forêt inspire la crainte ou la suspicion, alors que les villes s’en accommodent sans souci. C’est qu’ici, chaque être se voit et se perçoit comme le nez au milieu du visage : ce qu’il est, son apparence, sa démarche, son regard, chaque détail se met soudain à « exister ». C’est une personne, dans toute l’acception du terme, que l’on croise. Il devient même difficile de ne pas prononcer un « bonjour » maladroit, ce qui n’est pas peu dire ...!   Et ce qui vaut dans le regard d’autrui, vaut aussi pour la perception que nous avons de nous-mêmes. Qui ne s’est jamais senti gêné (e) d’aller marcher seul(e) et sans alibi parmi les bois ? Un prétexte s’impose, chercher des champignons, promener le chien, se remettre au jogging, finir la pellicule des vacances, pourvu que l’on trouve quelque chose !  Que de résistance, d’efforts et de justifications pour s’autoriser enfin à répondre à cet appel. Appel si puissant qu’il se dispense de tout motif pour exister ; la forêt n’exige rien, ne juge pas ; une invitation à l’abandon, à être sans paraître. Les quelques âmes libres qui ont encore le courage d’y répondre accèdent à un autre plan de conscience. Comme libérée de ses entraves, l’imagination s’en va alors quérir les réponses que l’intellect n’a su percevoir ; un langage émotionnel, une grammaire de l’indicible tisse des liens subtils avec le grand tout. Car c’est cela, en fait, une forêt : l’entité totale. Ouverte, accumulatrice, inclusive, c’est la maison du monde. Connectée à toutes les dimensions, vecteur de toutes les énergies, elle est le noyau, le carrefour des éléments et des matières.

Fontainebleau a encore ce pouvoir ; plus celui de proposer toutes les forêts en une seule. Une sorte de best off européen du genre, une forêt de concours. Mais cette forêt de superlatifs n’est aimée que pour ses atours, son carnet d’adresses et ses titres de noblesse ; pire, Fontainebleau serait, aux dires de tous, une « curiosité ». Car, il faut bien le reconnaître, le massif fascine surtout pour ses rochers et ses mers de sable : le reste, c’est du déjà vu ailleurs... Quoiqu’il soit également amusant de profiter de ses reliefs et des nombreux belvédères : la vue surplombe alors la canopée sur des kilomètres. Une belle attraction !… Ainsi, c’est quant le regard peut enfin s’échapper du sous-bois, ou lorsque la minéralité domine, que le charme opère... Hommage amère au royaume des arbres, des mousses et des mares. L’imagination moderne est en manque d’ailleurs : le dépaysement, la surprise, l’exotisme sont les nouvelles épices. De plus en plus répétitives, calibrées à l’identique, nos forêts lassent ; en dehors de quelques spécificités régionales, pins, chênes et hêtres se ressemblent tous. Les urbains y trouvent encore ponctuellement un certain dépaysement, mais pour combien de temps ?

Nicolas Hulot nous conduit au cœur des jungles piaillantes de singes, Frodon nous fait traverser des forêts où les arbres parlent et se meuvent, les Etats-Unis nous narguent du haut de leurs séquoias géants : comment s’émerveiller de nos futaies sages et familières...? L’imagination courre dans l’inconnu et s’évanouit dans le familier. Mais le mystère n’est pas toujours là où on l’attend :le regard et le registre perceptuel ont le pouvoir d’insuffler la magie dans toute chose. Où est le véritable inconnu, dans ce qui n’a jamais été vu, dans ce qui n’est pas expliqué, au fond des abymes, au-delà du ciel, ou bien dans la poésie, les langages silencieux, la vibration ?...